La
baisse des orientations vers des études scientifiques ou industrielles est
actuellement une cause d’inquiètude. Le précédent ministre a demandé à deux
personnalités : M. OURISSON, chimiste et M.PORCHET, biologiste, des
rapports sur la question. Dans le passé, des politiques volontaristes ont été
menées pour développer l’orientation scientifique ; on peut citer la
réforme de 1902, qui voulait réaliser dans l’enseignement secondaire la parité humanités/culture scientifique. Dans la
présente note, on analysera la politique volontariste impulsée à partir de 1982
par Claude PAIR, directeur des lycées, poursuivie par ses successeurs, avec sur
le terrain l’action menée par Jean-Louis OVAERT, puis les conséquences de la
rénovation pédagogique des lycées, avec la création de la terminale S et l’état
actuel de l’orientation scientifique et industrielle. Une synthèse critique des
propositions des auteurs des différents rapports sera proposée.
Dans
diverses publications, on trouve des statistiques illustrant le phénomène.
Leurs comparaisons sont souvent difficiles, car la base statistique change d’un
tableau à l’autre. Dans la présente étude, on prendra comme base de référence
les jeunes admis en Seconde générale et technologique, entrant en Ière puis
Terminale dans une filière générale ou technologique ou rejoignant une filière
technologique après un BEP via la première d’adaptation. Le devenir des jeunes
passant par la voie professionnelle : BEP + Baccalauréat professionnel,
est très différent et mérite une étude à part.
La période 1982 / 1992
1°) Le contexte
Le
début de la période est caractérisé par une véritable explosion scolaire. Une
demande spontanée de scolarisation exprimée par les familles fait voler en éclats
les prévisions faites avant 1981 par les services du ministère. Tout est à
revoir à la hausse : nombre de classes, importance des recrutements de
professeurs à opérer. Le slogan
« 80% d’une génération au niveau du baccalauréat » est lancé en 1984, en même temps que la
création du baccalauréat professionnel.
Durant la période, les effectifs des
classes de Ière générale et technologique passent de 269 000 à 414 000, soit
54% d’augmentation, d’où une croissance annuelle moyenne de 4,4%, ce qui est considérable. Ces
nouveaux lycéens se seraient orientés, les années précédentes, en lycée
professionnel. Les effectifs de ce dernier fléchissent mais ne s’effondrent
pas ; ils scolarisent, en fin de période, des élèves qui, autrefois,
quittaient le système éducatif et qui étaient, le plus souvent, issus des
milieux sociaux les plus défavorisés de la société. La croissance du nombre
moyen de part de bourse par lycéen professionnel illustre ce phénomène.
La demande sociale a été stimulée par
le chômage croissant qui touchait particulièrement les jeunes générations. Un
diplôme était vu, pour un nombre de plus en plus grand de familles, comme une
assurance antichômage. Le discours officiel sur la nécessaire requalification
de la population active entretient le phénomène qui a des causes objectives.
Cette croissance des effectifs
comportait un risque : que les jeunes désertent massivement les filières réputées les plus
difficiles ou plus austères, comme C, D, E ou F. De plus, on constatait à
l’époque un déséquilibre entre les effectifs des séries C et D qui se traduisait par des
orientations scientifiques ne correspondant pas aux besoins de la
société : trop d’étudiants en biologie, pas assez en mathématiques ou en
physique.
2°) La politique volontariste
Claude PAIR, dir ecteur
des lycées, fixe trois objectifs :
- ouverture de sections S en Ière
- croissance de la filière E
- rééquilibrage du rapport des
effectifs entre les Terminales C et D.
Pour
les atteindre, on se donne des moyens :
- un discours ferme et sans ambiguïté
vis à vis des chefs d’établissements, qui sera assumé de 1982 à 1988, au delà
donc des alternances politiques ;
- des crédits et des postes spécifiques
sont attribués aux proviseurs développant l’orientation en Ière S et en Ière
E ;
- une action de conviction est menée
sur le terrain par J.L.
OVAERT : on mobilise le corps des IA-IPR ; on agit sur les sujets du
baccalauréat.
Cette dernière action est illustrée par
l’utilisation de l’argument suivant : on ne peut attirer les élèves vers
la Terminale C quand une des disciplines principales de la série (les mathématiques) voit sa moyenne
être au Baccalauréat C inférieure aux moyennes de la même discipline dans les
autres séries.
3°) Les résultats
Les résultats de la politique menée sont loin
d’être négligeables. En Ière, la part de marché des séries S et E passe de 34 à 37% sur la période. En
particulier, la série E est en pleine ascension, passant de 2,9% des bacheliers à 3,1% (et même 3,4% en 1993).
Cela est obtenu en même temps que la croissance des
effectifs de Ière se fait. Rappelons qu’ils passent de 268 700 élèves à 413 800 en France
métropolitaine. C’est sur le rééquilibrage des effectifs entre les séries C et D que le résultat est le plus spectaculaire, le rapport des
effectifs : C/ C+D passe de 0,38 à 0,51, quasiment du tiers à la moitié, conformément à
l’objectif affiché.
On peut noter que les résultats obtenus dans les
filière scientifiques ne s’effectuent pas au détriment des séries littéraires.
La Ière A passe de 15% à 14,6% des effectifs. Par contre, en Terminale littéraire, la
série A1, avec ses 5 heures de
mathématiques par semaine, voit ses effectifs croître (au détriment de
A2 et A3). Le rapport des effectifs A1/A passe
de 0,39 à 0,46 (culmine à 0,48 en 1994).
4) Le lycée en question
La structure des séries du lycée est objet de débat
dès 1984. Les ministres CHEVENEMENT, MONORY, feront élaborer des projets de
réforme qui seront victimes des alternances politiques. Dans certains milieux,
on critique le fonctionnement de l’orientation, davantage déterminée par des
considérations de prestige social que par les goûts et aptitudes. En
particulier la série C regroupe beaucoup d’élèves ayant de bons résultats, et
donc issus, en majorité, de milieux sociaux favorisés. La présence de 30% de bacheliers C dans les
hypokhagnes (soit 1 000 élèves en
France !) est dénoncée comme un scandale. Des biologistes se plaignent
d’avoir, dans la série D, des élèves qui ont choisi D par défaut. La responsable
de la situation est la discipline mathématique, facteur de sélection et
hégémonique.
En 1989, le comité des programmes présente une
nouvelle architecture des séries, avec la création d’une série S
regroupant les anciennes séries
C, D et E. Après de nombreuses discussions, le projet chemine sous les
ministres JOSPIN, LANG, BAYROU. La nouvelle structure rentre en application en
1993. L’essentiel du projet de départ est retenu. L’instauration d’une
spécialité avec un horaire de deux
heures/semaine vient apporter une certaine diversification des choix possibles.
Curieusement, lors des discussions sur la mise en
place de la nouvelle structure,
aucun bilan n’a été tiré de la politique menée antérieurement et les
conséquences sur l’orientation des élèves n’ont pas été abordées sérieusement.
On peut noter que les séries technologiques ont été maintenues en dehors de la
réforme, sauf en ce qui concerne leur dénomination (STI – STL)
La période 1993 / 2002
1°) Les élèves et leur orientation au lycée
Trois phénomènes influent sur le nombre d’élèves en
formation et leur répartition dans les diverses filières des lycées et des
lycées professionnels : le nombre des naissances 17 ans auparavant
(phénomène démographique), la fin de la demande spontanée de poursuite d’études (phénomène sociologique), la réforme
des études en lycée (phénomène scolaire).
Le nombre des naissances varie assez fortement
entre 1976 et 1986. Si on note les extrêmes locaux, les fluctuations sont
résumées dans le tableau ci-dessous indiquant le nombre de naissances en
milliers :
| 1976 |
1981 |
1983 |
1986 |
| 715 |
808 |
756 |
782 |
Il faut avoir ces chiffres en tête pour interpréter
correctement le nombre de bacheliers 18 ans après. Concrètement, on s’aperçoit
que la proportion de jeunes d’une génération titulaires d’un Baccalauréat
général ou technologique reste relativement fixe dans la période, autour de
54%. Cela illustre le phénomène sociologique mentionné plus haut. En 2001 /
2002, avec le regain d’intérêt pour les lycées professionnels, le ratio
précédent est en baisse. Il est trop tôt pour savoir s’il s’agit d’un phénomène
durable ou non.
La réforme des études au lycée est
arrivée en classe Terminale en 1994. Elle a profondément changé le visage des
sections générales, les sections technologiques secondaires se contentant de
changer de nom. Cela a eu des incidences sur le choix des filières par les
élèves. On prendra pour base les effectifs des classes conduisant aux
Baccalauréats généraux et technologiques. Présentons d’abord les « parts de marché » des
différents Baccalauréats parmi les bacheliers des années de référence ;
les données sont résumées dans le tableau ci-dessous :
| Répartition en % des bacheliers |
| |
1990 |
1995 |
2001 |
| A puis L |
17,7 |
16,8 |
13,9 |
| B puis ES |
16,6 |
18 |
18,6 |
| C,D,E puis S |
34,1 |
32,7 |
31,1 |
| F puis STI |
7,5 |
8,3 |
8,8 |
| G puis STT |
19,9 |
18,6 |
19,2 |
| Autres (SMS…) |
4,2 |
5,7 |
8,4 |
| TOTAL |
100 |
100 |
100 |
| Nb de bacheliers en milliers |
366,7 |
425,3 |
406,3 |
Le
premier examen du tableau permet de dégager de grandes tendances :
- diminution importante du nombre de
littéraires ;
- tassement du nombre de
scientifiques ;
- accroissement en ES et dans les
filières « autres » où
le Baccalauréat SMS se taille la part du lion.
Il est difficile de déterminer les causes de ces
phénomènes, de déterminer ce qui tient à des tendances de fond de la société,
ce qui provient des modifications de l’offre scolaire. Certains observateurs
calculant le ratio en Ière ou en Terminale élèves scientifiques / élèves des
sections générales, observent que celui-ci, sur la longue période, se situe
autour de 51 ou 52% et concluent
que l’impact sur l’orientation de la rénovation pédagogiques des lycées est
faible. C’est oublier que la baisse importante des effectifs en section
littéraire abaisse la part des élèves suivant des études générales dans le
second cycle long. Il est probable que des élèves qui auraient choisi la
section A avant la réforme se soit, pour une part, orientés en ES, pour une
autre part en STT, voire en SMS.
En ce qui concerne les études scientifiques, la
rénovation du second cycle s’est traduite par une baisse des effectifs. En
1992, il y avait 13 500 élèves en
Ière E et 133 400 en Ière S. En 1994, la Ière S -TI accueillait 10 800 élèves et
la Ière S- SVT 107 800. La chute est brutale
En deux ans, les orientations scientifiques sont
passées de 36,5% à 33%, soit une
chute de 3,5 points représentant
une baisse de 28 000 élèves sur les 37 000 en moins que les classes de Ière
enregistraient. Après ce
décrochement, lié à la réforme des lycées, une certaine récupération s’observe
entre 1997 et 2000.En 2001 un nouveau fléchissement de l’orientation
scientifique est perceptible. Il n’est pas exagéré de dire que la réforme des
lycées a effacé les efforts faits les années précédentes pour développer les
notions scientifiques.
Mais l’évolution des orientations scientifiques
varie d’une académie à l’autre. Le poids des scientifiques parmi les élèves de
Ière générale varie de 46,3% à Amiens à 54,3% à Lille en 1999. Quand on examine
le passé, on observe que, de ce point de vue, des académies progressent,
d’autres régressent. Il serait intéressant de voir si des politiques rectorales
actives peuvent expliquer ces variations.
A l’intérieur de la section S, le choix de la
spécialité est important pour déterminer les orientations post-baccalauréat (cf. ci-dessous). Or, le poids des
mathématiques ne cesse de baisser. Comparons les choix des spécialités en S
-SVT et S -TI en % des
élèves :
| |
Spécialité |
1994 |
1999 |
| S - SVT |
math |
38 |
34 |
| |
physique |
24 |
30 |
| |
SVT |
34 |
36 |
| S - TI |
math |
43 |
29 |
| |
physique |
21 |
17 |
Il existe des enseignements de mathématiques en
section L et en section ES. En L, l’ex
A1 faisait , en 1993, avant sa suppression, 48% des effectifs de la série
A. En 1998, dernière année de la spécialité mathématique dans la filière L,
celle-ci faisait 23% des effectifs
de la filière L. Il est à peu près certain que la fin de l’ex A1 et de ses
héritiers explique largement la baisse très forte des effectifs de littéraires.
En Terminale ES, la spécialité mathématiques a également fléchi, passant de 49%
des effectifs en 1994 à 42% en 1998.
2°) Les poursuites d’études après le Baccalauréat
Si l’orientation vers les études scientifiques a
faibli dans les lycées, la désaffection relative des jeunes pour les études
scientifiques après le Baccalauréat s’explique essentiellement par le choix des études après obtention du
diplôme. Le tableau ci-dessous donne la ventilation des inscrits en première
année d’enseignement supérieur pour trois années de référence :
| Flux d’entrée en Ière année d’enseignement supérieur, en % |
| |
1990 |
1995 |
2001 |
| droit |
8,8 |
8,7 |
7,2 |
| Sc. éco. |
8,6 |
7 |
6,6 |
| lettres |
21,2 |
23,8 |
22 |
| sciences |
13,6 |
13,5 |
10,5 |
| STAPS |
0,5 |
1,3 |
2,7 |
| Santé |
4,2 |
5 |
4,4 |
| IUT |
8,4 |
10,6 |
11,3 |
| CPGE |
8,7 |
8,2 |
8,3 |
| STS |
26 |
23,6 |
27,2 |
| TOTAL |
100 |
100 |
100 |
| Nb. d'inscrits en milliers |
401,3 |
470,3 |
430,7 |
Outre l’engouement pour les activités physiques et
sportives, ce tableau montre le recul de l’orientation scientifique. La montée
des formations supérieures courtes (IUT + STS) est frappante, mais leur
croissance n’est pas dans les secteurs industriels, sauf en informatique. La
baisse des effectifs touche surtout les DEUG et, dans une moindre mesure, les
classes préparatoires scientifiques. Elle est principalement due au moindre
choix par les bacheliers scientifiques ou industriels (S + STI) des filières de même nature dans l’enseignement
supérieur. Le tableau ci-dessous fait le point de l’évolution :
| Poursuite d’études des bacheliers S + STI (en %) |
| |
1995 |
2000 |
| Etudes scientifiques ou industrielles |
86,3 |
76,8 |
| dont : |
| DEUG |
32,5 |
24,4 |
| IUT |
11,2 |
12,8 |
| CPGE Sc1 |
13,8 |
12,4 |
| STS scde |
15,3 |
14,9 |
| Autre scientifique |
13,5 |
12,3 |
Le désengagement des élèves ayant un
Baccalauréat S (éventuellement
STI) des études scientifiques est frappant. Cela a une influence sur les
effectifs d’élèves en premier cycle. Le tableau qui suit donne les effectifs
d’étudiants en premier cycle en milliers :
| Effectifs des premiers cycles scientifiques en milliers |
| |
|
1995 |
2000 |
| DEUG |
|
150 |
119 |
| dont : |
physique |
46 |
24 |
| |
SVT |
54 |
39 |
| |
S I |
8 |
11 |
| |
informatique |
0,4 |
1,3 |
| Santé |
|
56 |
47 |
| IUT scientifique |
|
55 |
62 |
| CPGE scientifique |
|
48 |
44 |
| STS secondaires |
|
87 |
90 |
| Ecoles d'ingénieurs |
|
8 |
10 |
La situation est surtout dramatique pour le DEUG de
physique qui perd près de la moitié de ses effectifs en cinq ans. Mais on
observe que les classes préparatoires scientifiques ont, elles aussi, perdu 10%
de leurs effectifs. Les poursuites d’études après obtention d’un DUT et, dans
une moindre mesure, après un BTS, permettront peut-être de combler une partie
du déficit en licence et en maîtrise.
Les conséquences de cet état de fait commencent à
inquiéter les responsables. Il est vrai que la France n’est pas le pays le plus
touché et que tous les pays industriels voient leurs effectifs scientifiques
baisser.
Ainsi, en Allemagne, les effectifs d’étudiants en
première année de Chimie ont chuté de 54% entre 1990 et1994, ceux de physique
ont été divisés par trois. Aux Pays-Bas, à l’université libre d’Amsterdam, les
étudiants de première année en mathématiques étaient 800 en 1989 et seulement
105 en 1994. Aux Etats-Unis, les asiatiques deviennent majoritaires dans les
laboratoires !
Regardons davantage en détail les orientations des
bacheliers S selon le choix de la spécialité et la performance du Baccalauréat
en 2000 :
| Répartition des bacheliers S- SVT après le Baccalauréat (en %) |
| |
Total |
Spécialité |
Mention |
| |
|
maths |
phys |
SVT |
TB,B |
AB |
P |
| prépas |
24 |
42 |
22 |
7 |
68 |
36 |
8 |
| DEUG M,P,C |
14 |
20 |
20 |
4 |
5 |
14 |
16 |
| DEUG S,V,T |
10 |
4 |
6 |
24 |
3 |
8 |
13 |
| Santé |
12 |
9 |
11 |
20 |
13 |
14 |
12 |
| IUT-STS |
20 |
11 |
23 |
15 |
3 |
16 |
25 |
| Etudes non scientifiques |
20 |
14 |
18 |
30 |
8 |
13 |
36 |
| TOTAL |
100 |
100 |
100 |
100 |
100 |
100 |
100 |
On voit que le choix de l’orientation dépend
largement du choix de la spécialité et de la performance scolaire. Les deux
variables sont d’ailleurs liées. Les moyennes aux épreuves du Baccalauréat
décroissent quand on passe de la spécialité Mathématiques à la spécialité SVT,
la spécialité Physique ayant une position intermédiaire.
Par rapport à la situation qui
prévalait avant la réforme des lycées, l’évolution est frappante : un
sociologue du CNRS, B. CONVERT, analysé les premiers vœux d’orientation faits
par les élèves de l’académie de Lille en 1987 et en 2001, pouvant ainsi mettre
en évidence les évolutions :
| Répartition des premiers vœux d’orientation des élèves de Terminale (académie de Lille) en pourcentage |
|
| 1987 |
2001 |
| |
C |
D |
E |
S math |
S phys |
S SVT |
S TI |
| CPGE |
51 |
8 |
41 |
30 |
16 |
6 |
17 |
| DEUG scient. |
15 |
17 |
10 |
14 |
13 |
14 |
8 |
| Santé + STAPS |
13 |
25 |
1 |
13 |
20 |
26 |
- |
| IUT + STS |
10 |
30 |
44 |
20 |
27 |
26 |
57 |
| DEUG non scient. |
3 |
9 |
1 |
8 |
19 |
13 |
2 |
| Autres |
8 |
9 |
4 |
14 |
15 |
15 |
16 |
NB :
En S Math et S Physique sont inclus les élèves de S-TI ayant choisi ces
spécialités en terminale.
L’examen du tableau montre les changements :
augmentation des vœux d’orientation vers les études non scientifiques ou vers
les études courtes, baisse des vœux vers les classes préparatoires et les DEUG
scientifiques. B.CONVERT donne de
cette évolution les déterminants suivants : par rapport à la Terminale C,
la terminale S spécialité mathématiques est à la fois plus féminisée (42% de filles en 2001, 35% en 1987),
moins bourgeoise (50% d’enfants
des catégories cadres supérieurs ou cadres intermédiaires, contre 56% en 1987).
Or, ces filles, comme les catégories sociales populaires, ont une propension
moindre à postuler une classe préparatoire ou des études universitaires
longues. L’autre facteur important est la capacité que le jeune se donne de
réussir dans des études jugées prestigieuses ; en particulier, pour les
jeunes de milieu populaire, l’accès en filière E était un gage de réussite future. Un effet « noblesse oblige » jouait.
Etre dans une classe prestigieuse incitait à faire des études prestigieuses. En
1987, le choix par les élèves de Terminale C ou E d’une classe préparatoire
était indépendant de son origine sociale. En 2001, seuls les enfants des
milieux favorisés ont maintenu le taux de premier vœu vers des classes
préparatoires. Ce choix, parmi les bacheliers S, est maintenant dépendant de
l’origine sociale.
On peut ainsi être surpris de constater que
l’institution d’une spécialité physique en Terminale a contribué à vider le
DEUG de physique de ses étudiants. L’explication donnée par B. CONVERT est
simple : les élèves de cette spécialité sont surtout, sociologiquement et
scolairement, attirés par des études courtes, en tout cas ils redoutent le DEUG
et envisagent éventuellement, des études longues par le passage par un IUT ou
une STS ; c’est la stratégie du contournement. Il en résulte une fuite de
l’université en première année.
Comme les élèves choisissant les spécialités
mathématiques ou SVT n’envisagent pas de faire un DEUG de physique, celui-ci se
retrouve recruter beaucoup moins d’étudiants.
Ainsi, des phénomènes sociologiques
internationaux : moindre attrait pour les sciences, se conjuguent avec les
effets, évidemment non voulus, de la réforme des lycées, pour aboutir à une
baisse de l’orientation scientifique préoccupante pour l’avenir du pays.
Pourtant, certains avaient attiré l’attention des décideurs sur les risques
encourus ! … Ils n’ont pas
été crus.
Réflexions et actions
1°) Essais pour déterminer des causes
Les analyses statistiques précédentes et les faits
rapportés ont montré que la désaffection pour les études scientifiques est un
phénomène complexe qui touche la plupart des pays industrialisés. Seul le
Québec voit ses effectifs d’étudiants croître, sauf en physique où il fléchit.
Mais, si la désaffection globale est présente partout, dans le détail elle
varie fortement d’un pays à l’autre. En France, les effectifs d’étudiants dans
les filières scientifiques générales sont en baisse importante mais ils
augmentent dans les filières technologiques, alors qu’on observe le contraire
en Allemagne. A partir d’un paysage commun en gros, il existe de fortes
différences selon les pays. On a vu qu’en France, la réforme des études des
lycées a été un facteur d’accélération du phénomène.
Les auteurs des rapports officiels sur la question
avancent des causes possibles pour expliquer la désaffection pour les études
scientifiques. Disons qu’il s’agit d’hypothèses, mais le lecteur est dubitatif
sur leur pouvoir d’explication. Tout d’abord, on n’observe pas d’attitude
anti-scientifique dans la population ; les enquêtes d’opinion ne mettent
pas en évidence un rejet de la science jugée mauvaise par ses
conséquences : armement nucléaire, pollutions diverses… Par contre, la liaison
entre sciences et technologie est mal perçue ; peu de gens imaginent que,
derrière INTERNET, le téléphone portable, le DVD, le TGV, il y a un substrat
scientifique important.
La désaffection semble liée à la réputation de
difficulté et d’austérité des études scientifiques. Du lycée aux études
supérieures, il paraît plus facile de décrocher un niveau de qualification par
d’autres voies que la voie scientifique. En particulier, le lycéen juge la
réussite en mathématiques fondamentale pour s’estimer capable de poursuivre des
études scientifiques et cela est encore plus vrai pour les filles que pour les
garçons. Reste à savoir si les scientifiques sont trop exigeants ou les autres
études trop laxistes !
La science est peu présente dans les médias et le discours
politique très discret en matière de politique scientifique, sauf quand il
s’agit de bioéthique. Une science peu présente n’attire pas.
Certains observateurs (Maurice PORCHET), contrairement à d’autres, mettent en
cause les contenus de l’enseignement scientifique, de la maternelle au
Baccalauréat. Au primaire, peu de maîtres ont une culture scientifique
suffisante pour présenter avec attrait des phénomènes scientifiques. Au collège
et au lycée, l’enseignement de la physique serait trop mathématisé, abstrait,
insuffisamment expérimental. Les enquêtes d’opinion montrent que l’image de la
physique se dégrade dès la classe de 3è. Au collège, les programmes de biologie
seraient trop ambitieux, selon d’autres. En mathématiques, on montre des objets
tout faits en faisant l’impasse sur la façon dont ils ont été mis en
place ; bref, le sens manque, la scolastique envahit la pratique
pédagogique.
Les jeunes, dans leur choix d’orientation,
recherchent aussi un avenir professionnel. Il est connu, par les médias, que
les emplois les mieux rémunérés ne sont pas des emplois de scientifiques. Par
contre, il est peu connu que les taux de chômage ou d’emplois précaires sont beaucoup plus faibles à la sortie
des études scientifiques qu’à la sortie des études en sciences humaines ou en
activités physiques et sportives.
L’engouement des jeunes pour les études supérieures
courtes (DUT + STS) est, certes,
lié à ces préoccupations d’emploi futur, mais aussi à l’attractivité très
faible des premiers cycles universitaires. La faiblesse de l’encadrement en
DEUG, le taux d’échec important, font fuir les futurs étudiants. On passe
d’abord son DUT puis ensuite on rejoint l’université. La moitié des titulaires
de ce diplôme poursuivent leurs études.
La stratégie de contournement explique aussi le
nombre important de bacheliers S s’orientant vers des études non scientifiques.
Elle était connu depuis longtemps. L’une des critiques faite à la section C
avant la réforme des lycées était d’être la classe des bons élèves et on citait
la proportion des bacheliers C en hypokhagne (1/3). On peut remarquer que la réforme a amplifié le
phénomène qui a des bases objectives : 55% des bacheliers S ont leur DEUG autre que scientifique en
deux ans, contre 38% des autres bacheliers. Elle avait été faite pour
diversifier les voies de réussite ; cela a été réussi pour les classes
préparatoires littéraires, mais pas pour les DEUG.
A noter que les études scientifiques restent,
globalement, dans l’opinion publique, comme des études pour les garçons en mathématique,
informatique, physique, chimie. Par contre, la biologie est vue comme ouverte
aux filles.
Cette énumération des causes possibles de la
désaffection pour les études scientifiques montre que des études plus
approfondies, dépassant le cadre français, sont indispensables pour mieux
comprendre le phénomène. Elle permet toutefois de proposer des lignes
d’actions.
2°) Des actions à mener
Avant d’envisager des actions pour attirer des
jeunes vers les études scientifiques, encore faut-il s’interroger sur les
conséquences de la baisse des vocations scientifiques. On pourrait aussi dire
que l’emploi futur est surtout dans les services, secteur qui, jusqu’à une date
récente, employait peu de scientifiques. Par ailleurs, 18% des docteurs es
sciences mathématiques, physique, chimie, n’avaient pas d’emploi stable.
Mais l’absence de scientifiques en nombre suffisant
est un handicap pour le fonctionnement de la société française. Le dynamisme
industriel que l’on peut mesurer par le nombre des brevets déposés en dépend.
Or, la situation de la France sur ce plan n’est pas des plus brillantes. La
relève des enseignants scientifiques, surtout ceux de physique-chimie, n’est
pas assurée si la tendance se confirme. Beaucoup d'emplois tertiaires
nécessitent une formation scientifique. De plus, s’il faut ajuster par la
formation continue les compétences aux besoins, on sait que l’on peut passer du
secteur secondaire au secteur tertiaire,l’inverse est quasi impossible.
Actuellement, l’accès à l’emploi est beaucoup plus facile pour les jeunes ayant
une formation scientifique ou industrielle que pour les autres, sauf pour
quelques secteurs particuliers.
Pour toutes ces raisons, il est évident pour la
plupart des observateurs qu’une action d’envergure est nécessaire.
Dans les rapports OURISSON et PORCHET, on peut
distinguer deux grands types de propositions d’action :
- le premier préconise des actions
relevant du domaine publicitaire, au bon sens du terme,
- le second propose des réformes du
système éducatif.
Sur le premier registre, on peut noter :
- campagne de publicité télévisée
- vulgarisation scientifique sur
internet
- actions ciblées pour encourager les
filles à se lancer dans des fonctions scientifiques
- soutien aux élèves issus des zones
d’éducation prioritaire qui envisagent des études scientifiques sur le modèle
du recrutement particulier inauguré par l’Institut d’Etudes Politiques
- mobilisation des grands scientifiques pour qu’ils
interviennent dans le débat, favorisant la vulgarisation.
Sur le second registre, les propositions varient
selon les auteurs, tout en se retrouvant dans plusieurs rapports différents
L’accord se fait pour développer l’enseignement
scientifique dans le premier degré en généralisant le dispositif inspiré de
l’expérience de « la main à
la pâte » et actuellement
managé par l’IGEN Jean-Pierre SARMANT. Compte tenu de la formation académique
actuelle de la majorité des maîtres des écoles primaires, un effort sur la
formation des maîtres s’impose. De même, il faut montrer aux collégiens l’unité
de la science. Un seul professeur de sciences au collège est proposé par
certains ; d’autres préconisent une plus grande collaboration entre
spécialistes, qui doit se poursuivre au lycée grâce aux T.P.E, par exemple.
L’essentiel est d’aboutir à une plus grande culture scientifique des jeunes à
la fin de classe de 2de. M.PORCHET
insiste aussi sur la pédagogie à mettre en œuvre tout au long du cursus :
ne plus présenter une science toute faite, mais montrer la démarche scientifique,
privilégier l’expérience et les méthodes actives.
Dans le même domaine du fonctionnement de l’école,
des propositions sont faites pour attirer les jeunes vers des études
scientifiques, mais toutes ne font pas consensus :
- développer, à côté des heures de
cours, des ateliers scientifiques ouverts aux volontaires, en lien avec les
musées, les initiatives de type associatif ;
- revoir l’évaluation des élèves dans
le domaine scientifique ;
- modifier les épreuves du concours de
recrutement de professeurs pour changer leur formation afin qu’ils découvrent
d’autres dimensions de l’activité scientifique ;
- alléger les contenus des disciplines
non scientifiques dans les cursus scientifiques ;
- promouvoir un équipement de qualité
intégrant pleinement l’informatique, le multi média dans les laboratoires des
lycées ;
- revoir complètement la pédagogie des
premiers cycles universitaires et l’encadrement des étudiants afin de rendre
l’université plus attrayante ;
- informer largement sur les débouchés
des études scientifiques.
Il est probable que la transformation de certaines de ces propositions en projets suscitera des
débats passionnés, la mise en œuvre éventuelle obligeant à des révisions
difficiles. Par exemple, le professeur de sciences existait dans l’enseignement
primaire supérieur avant 1940, puis sous une forme affaibli, le PEGC,dans les
collèges. La pression du corps enseignant a abouti à une plus grande
spécialisation pour tous. Alléger les contenus non scientifiques dans les
filières scientifiques du lycée promet de sérieuses batailles. Il faut rappeler
que l’ex-baccalauréat E ne comportait pas d’épreuve de philosophie, ni
d’histoire, il y a vingt ans. Réviser la pédagogie des premiers cycles
universitaires oblige à revoir la carrière des enseignants chercheurs…vaste
programme !
Curieusement, aucun des deux rapports officiels ne
mentionne dans ses propositions une modification des filières du lycée.
L’analyse faite dans la première partie a pourtant montré le rôle qu’a joué,
dans la désaffection pour les études scientifiques, la réforme de 1992 et ses
divers avatars. Comme on ne remonte pas le temps, il n’est pas possible de
rétablir purement et simplement les séries C, D, E du Baccalauréat. Pourtant, la série S actuelle, avec ses spécialités,
fonctionne mal. Si on veut recruter davantage de scientifiques, il n’est pas
possible de le faire en imposant à tous le même modèle. C’est en diversifiant
les formations que l’on y parviendra. Une réflexion est à engager dans ce sens.
Pour un débat
L’orientation scientifique des jeunes est un sujet
important pour l’avenir de la nation ; l’accord se fait là-dessus.
L’analyse précédente est soumise à la critique, certains éléments ont
certainement échappé à l’auteur ; certaines propositions feront facilement
l’unanimité ;d ‘autres méritent un débat approfondi. Il faudra peser leur
faisabilité, évaluer leurs effets possibles, les hiérarchiser.